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Rock Hardi n° 35 (octobre 2006)
La transcription de l'intégralité de l'article se trouve à la suite du scan


Stalingrad - Les vieux punks ont la peau dure
Interview par Fabrice Ribaire

A l'automne 2005, sortait sur le label montpelliérain Julie Records le premier CD d'un nouveau groupe : Stalingrad. Stalingrad, comme la ville soviétique où eut lieu durant la Seconde Guerre mondiale la première victoire contre le nazisme, le début de la fin pour Hitler et le IIIe Reich. Stalingrad, un groupe de Montpellier, du punk rock 77, du vrai de vrai et en français s'il vous plaît ! Avec des textes plutôt bien tournés qui plus est. Normal, c'est un écrivain, également chanteur du groupe, qui s'y colle, aux textes. Un certain Thierry Tuborg, ancien leader de Stalag, un groupe mythique de la première scène punk de Bordeaux, il y a très longtemps vers 1978/1979. "Les vieux punks (finissent toujours par payer)" est le titre d'une des chansons de Stalingrad. Stalingrad n'est pas un vieux groupe de jeunes punks mais un jeune groupe de vieux punks, nuance. Des vieux punks à la peau dure.

     Dans quelles circonstances Stalingrad est-il né ? Peux-tu nous présenter les membres du groupe ?

L'idée avait germé courant 2004 dans le cerveau du bassiste compositeur Punky (Thierry Saltet, gloire montpelliéraine - Vitriol, La Déconnection, Stacattos -, historien du rock local, érudit du rock en général) et celui de son inséparable compère Lemmy, guitariste hors pair. Cette idée tordue : me proposer de former un ultime groupe de punk rock où je chanterais et écrirais les textes. Saltet avait bien sûr une parfaite idée de mon passé dans Stalag. Au départ, il n'était question que de l'enregistrement d'un 4-titres. Pas de scène, je n'y tenais pas, après 25 ans sans un seul concert ! Mais de fil en aiguille, d'un 4-titres, nous sommes passés à un mini-album, et surtout après la reformation exceptionnelle de Stalag à Bordeaux en janvier 2005, qui m'a quelque peu dégrippé, je n'avais qu'une idée en tête : vite remonter sur scène avec Stalingrad, que le batteur Jean-Marc Honey (batteur de dizaines de groupes ici, comme les Sulfateurs Espagnols) avait désormais rejoint pour les séances studio. Jean-Claude Savy, le gazier du label Julie Production (Jeff Dahl, Freddy Lynxx, Kevin K,...), a planifié la sortie du mini-album pour novembre 2005, et roule ma poule !


     Thierry Tuborg, peux-tu nous parler de ton passé punk avec Stalag ?

Ca remonte à 1978. Au siècle dernier, à Bordeaux. C'est Kick, le chanteur de Strychnine, qui m'hébergeait lorsque j'avais 17 ans et que je sortais de prison pour deal, qui m'a présenté le bassiste, l'obscur Richard Spleen, portrait craché de Richard Hell, et le batteur Jean de Rivière, avec ses airs à la Joe Strummer. Nous connaissions tous les trois par cœur le premier Clash, le premier Ramones et Never mind the bollocks des Pistols, ils trouvaient tout comme moi que Best, en tant que magazine musical, ça craignait, et qu'Iggy Pop c'était notre maître... Nous avons créé Stalag, avec Vincent Tungstène à la guitare, puis Richard Spleen devint le bassiste de Strychnine, alors vint nous rejoindre le fameux Beber, à l'époque roadie du groupe Standards, qui avait une trop bonne gueule de punk et qui apprit notre répertoire à la basse en une dizaine de jours.
Dès notre premier concert, sur le campus, on parla de Stalag jusque dans le journal Sud-Ouest : nous avions tout cassé, les vitres, les murs, tout. Nous étions le premier groupe punk dans le bourgeois Bordeaux, et tous les groupes de rock nous voulurent en première partie. Strychnine, bien entendu, nous embarquaient dès qu'ils le pouvaient dans toute la France. Nous avons joué deux ou trois fois sur Paris, au Printemps de Bourges 1979 ou 1980, je ne sais plus.
Stalag répétait chaque jour de la semaine, la plupart du temps, nous nous faisions entretenir par nos copines, et nous expérimentions l'existence. Entre 1979 et 1981, nous avons dû assurer une centaine de concerts, avec également Les Ablettes, nos potes de Fumel, mais aussi Les Dogs, OTH et bien d'autres...
Notre 45 tours Date Limite de Vente, sorti en 1981, est aujourd'hui un collector coté à 90 euros.


     Qu'est-ce qui t'as donné envie de revenir au punk rock, plus de 20 ans après Stalag ?

C'est tout d'abord ma rencontre avec Thierry " Punky " Saltet, le bassiste et compositeur de Stalingrad. Lorsque nous nous sommes rencontrés, Punky et moi, nous nous sommes rendus compte que nous avions bien plus que le prénom en commun. Il écrit lui aussi (notamment l'histoire du rock à Montpellier en deux volumes, et un premier roman noir : Prenez-en de la haine). Il a connu Bordeaux, a été pote avec Camera Silens. Et lorsqu'il m'a suggéré un travail en commun, ça ne pouvait qu'être du punk rock. Et puis la reformation exceptionnelle de Stalag à Bordeaux en janvier 2005 a été déterminante. J'avais encore l'envie, c'était évident. Juste mon travail dans l'écriture depuis une dizaine d'années m'avait quelque peu éloigné de ce côté de moi. En fait, je n'avais pas cessé d'aller aux concerts, d'écouter mes Ramones et mes Stooges, depuis toutes ces années.


     Qu'est-ce qui différencie Stalingrad de Stalag ?

Nous reprenons un titre de Stalag, Coupables, mais nous le jouons trois fois plus vite que Stalag. Dans Stalingrad, je ne compose pas, ou peu. C'est plus carré, et forcément plus mature. Thierry Saltet compose avec talent, il a une culture rock impressionnante, ainsi que Lemmy qui nous apporte une rythmique implacable et des solos incroyablement stoogesques. Le son est plus travaillé que dans Stalag. Mais c'est la même structure, guitare basse batterie. La même énergie. Et, bien entendu, des textes en français, comme dans Stalag. La principale différence entre Stalingrad et Stalag, c'est que je ne suis pas leader de Stalingrad.


IL Y A UNE DATE LIMITE POUR JOUER DU PUNK ROCK ?

     Pourquoi faire du punk rock " old school " en 2006 ?

Parce que ce sont nos racines. Et puis c'est un excellent support pour faire des bonnes chansons avec des textes intéressants et pour garder l'énergie sur scène. Pour tout dire, nous ne nous posons pas la question. Est-ce que tu demanderais à un groupe rasta : " Pourquoi faire du reggae en 2006 ? " Il y a une date limite, pour jouer du punk rock ? Ah, je savais pas ! Nous venons du punk rock, et n'éprouvons pas le besoin de nous recycler vers le hardcore ou le rap ou je n'sais quoi. Je n'écoute pour ainsi dire que ça, les Ramones passent en boucle à la maison, et dernièrement Iggy Pop a reformé les Stooges (je te suggère le live au Japon en 2005, sorti chez Skydog : Telluric Chaos. D'ailleurs, nos concerts s'achèvent par I Wanna Be Your Dog, tout comme ceux de Stalag il y a 25 ans !


     Vous avez sorti votre premier mini-album assez rapidement : comment ça s'est fait ?

En fait, le mini-album est sorti si vite parce qu'au départ, le projet, c'était juste ce disque des deux Thierry. Je ne souhaitais pas faire de scène, au départ. Mais en cours de production, les notions de groupe et de scène nous sont apparues évidentes. Nous avons commencé à composer été 2004, nous avons enregistré en janvier 2005 et le disque est sorti automne 2005. Pourtant, il était prêt, fabriqué, depuis déjà 6 mois. Il fallait juste caler la promo et des dates de concert. Nous aurions pu sortir ce disque encore plus rapidement, en fait. Le premier label qui a écouté les bandes, Julie Production, a tout de suite kiffé, et voilà, quoi ! Nous avons commencé par le disque, puis les concerts.

 
    Que penses-tu du rock en France aujourd'hui, par rapport à la situation que tu as connue à l'époque de Stalag (groupes, moyens, accès aux médias...) ?

C'est une autre galère. Fin 70, il n'y avait aucune structure, quelques associations organisaient des concerts... Aujourd'hui, les structures existent, mais dans une petite ville comme Montpellier par exemple, tu peux trouver des dizaines de groupes intéressants. Ca se tire la bourre de tous les côtés, faut s'accrocher pour caler des dates et faire venir un public, je veux dire davantage que trois potes. En même temps, on peut produire plus facilement, mais j'ai l'impression qu'il faut un charisme fou pour sortir du lot, de nos jours. Pour faire court, du temps de Stalag, il n'y avait rien mais il y avait peu de groupes. Aujourd'hui, il y a tout, mais bon sang nous sommes des centaines sur le coup ! En tout cas, au niveau de la presse fanzine, ça assure. Avec Stalag, nous avions vu naître ce courant, notamment avec On est pas des sauvages, Hello happy taxpayers, New Wave, Gig, etc... je crois que Rock Hardi avait un autre nom, hein ? Eh bien ce que je trouve remarquable, c'est ce flot de fanzines aujourd'hui. Que du bonheur ! Bravo les gars !


LA RACAILLE DIRIGEANTE

     L'actualité politique et sociale récente (manifs anti-CPE, loi sur l'immigration...) va-t-elle influer sur les textes de tes prochaines chansons ?

Depuis le début, ça m'influence, y compris dans mes romans. Ça le faisait déjà dans le morceau de Stalag Coupables, que nous reprenons aujourd'hui, et nous en avons dans Stalingrad de la même veine : Surtout pas s'en mêler, Ne Lâche Rien, Appelez la Sécurité, etc. Mais tu sais, l'actualité politique et sociale récente, ce n'est rien de véritablement nouveau, à mes yeux. La racaille dirigeante, tout le temps, elle te prend, elle te retourne, et elle te nique. Depuis toujours.


     La France d'aujourd'hui vous fait-elle penser à l'Angleterre de 1977 (chômage, gouvernement ultra libéral...) ?

La France d'aujourd'hui comme partout ailleurs. C'est partout pareil et depuis toujours. Compte tenu que ce sont tout le temps nos ennemis qui marchent à notre tête, il est indispensable de l'ouvrir grand, et de ne rien lâcher !


     Trouvez-vous qu'il y a suffisamment de groupes rebelles et contestataires en France aujourd'hui ?

Bon, c'est certain que chanter des textes en anglais, comme le font la plupart des groupes en ce moment en France, ça ne trahit pas une envie folle de faire passer un quelconque message au public ! Déjà les voix, sur scène, une fois sur deux elles ne passent pas super bien, alors si tu en rajoutes en chantant en anglais ! On dirait que les groupes n'ont rien à dire, quoi. Si t'as rien à dire, dis-le en anglais ! Mais il y en a qui résistent ! Ici, à Montpellier, un très bon groupe punk engagé avec lequel nous jouons régulièrement, Otake, est dans cette veine, avec notamment leur titre Putain de MEDEF !


     Y a-t-il néanmoins des groupes français dont vous vous sentez proches ?

La Souris Déglinguée, Métal Urbain, Parabellum, Otake... Mais aussi, finalement, les groupes marseillais Neurotic Swingers et Lazybones, même s'ils chantent en anglais. Ces p'tits jeunes nous éblouissent !


     Tu es originaire de Bordeaux et tu vis aujourd'hui à Montpellier. Comment trouves-tu Montpellier par rapport à ta ville d'origine (ambiance, structures, etc.) ?

Après Bordeaux, j'ai vécu à Toulouse, Paris, Perpignan, Narbonne, puis j'ai choisi de poser les valises à Montpellier en 1994. Je regrette seulement de ne pas y avoir été durant la bonne période, celle d'OTH et des Shériff. Aujourd'hui, Montpeul, c'est trois structures rock assez fortes : Victoire 2 (municipal), Tout à Fond (la TAF, qu'on ne présente plus), et le Subsonic (Lola Product). Ces trois structures gèrent des locaux et organisent des concerts dans leurs salles respectives ou au Rockstore (endroit fameux en centre-ville), ou encore à l'Antirouille. En ville, il doit bien y avoir une centaine de groupes de rock ! Cette ville est véritablement rock, depuis une trentaine d'années. Bon, quelquefois, Montpeul peut se révéler un vrai panier de crabes (nous en avons fait une chanson, Panier de Crabes : " Sûr qu'on est une grande famille, plutôt tendance Borgia ! "), mais sans cela, serait-ce rock ?


     Vous avez fait des concerts après la sortie de votre CD : quel a été l'accueil du public ?

Le premier concert de Stalingrad a eu lieu le 14 octobre dernier à Nîmes, en ouverture de Kevin K (New York). Tout de suite la pêche est revenue. Kevin K a aimé, il ne croyait pas qu'il s'agissait de notre premier concert. Ensuite, pour la sortie du disque, nous avons fait Toulouse, Bordeaux (retour aux sources), trois concerts ici à Montpellier et un autre à Marseille. Les gens aiment, qu'est-ce que tu veux que je te dise, ils ont un bon groupe de punk rock bien carré et ça danse. Lorsque nous avons ouvert pour les Japonaises de 54 Nude Honeys, au Rockstore, Marc Zermati qui les produit pour l'Europe, et qui est une figure emblématique du rock français avec son label Skydog, a confié à notre prod que son impression était très positive.


NE LACHEZ RIEN !

     A quoi va ressembler votre prochain album ? Avez-vous travaillé différemment ?

Oui, nous avons envisagé les choses différemment pour l'album Loseland qui sortira début 2007, toujours chez Julie Records car on est bien ensemble. Tout d'abord, nous aurons rodé tous ces titres pas mal de fois déjà sur scène, contrairement au mini-album de 2005. Nous avons pris le temps d'enregistrer une première maquette afin d'avoir une véritable pré-prod (maquette d'où proviennent les deux titres de votre compil Grand Prix n° 3), et nous avons une meilleure idée du son que nous souhaitons dans Loseland. Nous allons sans doute enregistrer la plupart des rythmiques en prise directe, afin de privilégier l'énergie. Et puis nous allons nous donner le temps, les moyens et le temps. Ce que nous n'avions pas forcément fait pour le premier. Les guitares de Lemmy sont énormes à présent, avec ces solos invraisemblables sur les mid-tempos et ces rythmiques d'enfer sur les speed. Les double-voix de Punky et moi sont bien au point, et Jean-Marc Honey nous tient bien en respect derrière sa batterie. Nous allons enregistrer ça en décembre dans le même studio que Kevin K pour Kiss of Death, pas loin de Montpellier, chez le désormais légendaire Michel " Micheton " Garcia.
Rendez-vous vers la fin de l'hiver, et d'ici là, surtout ne lâchez rien !

 

© Rock Hardi octobre 2006

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