A
PSYCHOTRONIQUE
POUR TOUS
de Thierry Tuborg (2000)
Au Serpent à Plumes, sous le titre "PSYCHOTRONIQUE, MODE D'EMPLOI",
parution en mars 2005
(quelques larges extraits)
Ce qui, au regard de la réflexion, apparaît et doit apparaître comme despotisme, exploitation, cynisme ou cruauté, injustices criantes et intolérables, misère et indifférence à la misère, violences économiques, politiques, religieuses, sexuelles, tout cela, rapporté à la finalité de lordre social, nest en aucune manière condamnable, pourvu seulement que la société ne compromette pas de la sorte sa propre reproduction et la conservation de la plupart de ses membres. On voit que les limites du socialement légitime sont ainsi passablement extensibles. Quant à lindividu social, fait par et pour la société, et en conséquence structurellement incapable de dépasser et critiquer lordre institué et les croyances et idéologies qui le consacrent, il accepte très généralement ce qui est, quand même il en serait la première victime, sauf (et encore nest-ce pas toujours le cas) lorsque sa vie même est en péril.
Pierre-Jean Terrail
Je ne
suis nulle part. Me localiser et me neutraliser nécessiteraient des moyens
matériels et intellectuels dont lAdministration elle-même
semble ne pas disposer aujourdhui. Je ne suis nulle part, un banal appartement
vide au troisième étage dun immeuble résidentiel
mabrite, à la périphérie dune petite ville
française de moins de dix mille habitants. Je sors si peu fréquemment
de ce discret logement que les deux voisins de palier my croient absent
la majeure partie de lannée. Ils ne pourraient pas seulement me
décrire tant mon visage leur est étranger. Un appartement nu,
une planche sur tréteaux, un ordinateur doté de deux systèmes
dexploitation différents, installés sur deux disques durs
distincts. Je suis sur le réseau, nulle part et partout dans le monde,
à la tête de trois sites internet en même temps, trois innocentes
mais séduisantes « pages personnelles » hébergées
anonymement sur trois serveurs distants dont les opérateurs ignorent
tout de moi. Trois sites évoquant trois personnages différents,
un étudiant nantais de dix-sept ans, un journaliste québécois
et une jeune artiste peintre parisienne, trois rôles que jinterprète
sur le réseau, trois existences factices projetées comme appâts,
comme les mailles de mon filet, oui, ma toile daraignée, la Toile,
le Web.
Cest ainsi que je manipule puis élimine des
femmes et des hommes. Depuis mon ordinateur, je leur assène des coups
violents sur la tête, de véritables coups de massue qui leur fracassent
le crâne. Je puis dire que jabats mes ennemis sans bouger le petit
doigt, ne pianotant guère sur mon clavier quà laide
de lindex et du majeur de chaque main. Je ne suis pas à proprement
parler un de ces tueurs en série qui répondent à des mobiles
psychotiques, un névrosé, un de ces mythomanes, schizophrènes
ou autres paranoïaques. Je ne suis pas non plus un de ces hackers du mythique
CCC allemand, le Chaos Computer Club, qui ne visent au travers de leur activité
subversive quune satisfaction intellectuelle, quà relever
des défis technologiques, en piratant les sites militaires ou industriels
les plus protégés, pour le fun, et que le premier service de contre-espionnage
venu « retournera » sans mal. Non, ici, il est davantage question
de cyber-terrorisme politique parfaitement lucide. Jagis seul, ne me conforme
à nulle consigne venue den haut, nappartiens de toute façon
à aucune organisation, ne milite au sein daucun mouvement. Lautonomie
et lisolement les plus absolus sont des éléments de réussite
dans le cadre dune action révolutionnaire. Un groupe est soumis
aux émotions de toutes natures, or le terrorisme requiert de la détermination
et de la froideur.
Jamais je nexprime mes propres convictions ni leurs
justifications, ne serait-ce que dans le cadre dune quelconque attraction
artistique, dun roman noir ou social par exemple, dans lequel dailleurs
le personnage central manquerait par trop de ce charisme qui suscite lattachement
du lecteur. Je ne vise pas en effet à être aimé ni approuvé.
Non, jagis, cest tout. Aucun jugement, je ne suis pas en train de
rendre une quelconque justice. Soit on juge, soit on agit. Moi jagis.
On na que trop tergiversé.
Je suis devenu un homme révolutionnaire dès mes quinze ans, dès mes premiers emplois sur les marchés, dans des restaurants, des usines ou des imprimeries, dans cette France effrontément industrielle du début des années soixante-dix. Je vécus tout de suite cette sorte dactivité humaine comme une damnation, jen pleurais vraiment de fureur chaque nuit où la fatigue physique ne mavait pas anéanti, étranglé par ces sentiments dinjustice, dhumiliation et dimpuissance liés au lendemain de pénible labeur, de dysharmonie, dordres et de réprimandes aboyés, mollardés avec le plus grand des mépris par des rupins hargneux, sans autre compensation que quelques francs, sans autre perspective moins misérable que celle de conserver sa place au supplice quelques semaines daffilée. Je suis devenu révolutionnaire parce que très tôt, tout cela me révolta jusquau plus profond de mon âme, à mesure que mon corps forçait. Jéprouvai aussitôt le très violent besoin de minformer, me documenter, étudier, lire, observer, interroger, écouter. Les psychologues expliquent comment le besoin dapprendre senracine dès la naissance dans le rapport à la nécessité pour le bébé de comprendre les causes de la satisfaction ou de la non-satisfaction de ses besoins affectifs et nutritionnels. Je nai personnellement aucun souvenir antérieur à mes quinze ans, mais jai la conviction de mêtre mis, au cours de mon adolescence, à minstruire non pas afin daccéder à une qualification, de mélever socialement pour atteindre un rang plus confortable, mais bel et bien de tenter de comprendre comment les autres pouvaient en arriver à se soumettre et se résigner à ce point, alors que moi ny parvenais, ny parviendrais sans doute pas. Cétait lénigme.
Plus je minformai, plus je me révoltai. Forcément.
Vers lâge de vingt ans, je nétais tout bonnement plus capable de subvenir à mes besoins par le moyen du travail, en dépit dune culture générale un peu plus étendue que les autres jeunes hommes toutes mains disponibles sur la place. La moindre manifestation dautorité sur moi provoquait dauthentiques et spectaculaires crises de convulsions, lors desquelles les biens et les personnes qui se trouvaient là subissaient des dégâts parfois très lourds. Je me souviens vaguement de toute la vaisselle dun restaurant brisée parmi les tables des convives épouvantés ; de bidons dencre dimprimerie rageusement déversés sur le stock de gros rouleaux de papier de luxe... avant quon ne parvienne à me neutraliser et quon ne se sépare de moi avec un bon coup de pied au train pour solde de tout compte. Alors je finis par entrer en clandestinité, sans véritable détermination, spontanément, et commençai de voler pour vivre et poursuivre mes petites recherches personnelles. Cambriolages, banals trafics de faux chèques, et dautres petites escroqueries pratiquées en solitaire. Comme tout débutant, deux ou trois coups manqués me valurent plusieurs années de détention, qui me permirent de réfléchir plus tranquillement que jamais, et cest lors de ma dernière incarcération que je fis lapprentissage complet des réseaux informatiques, au bénéfice des dispositions intellectuelles que les surveillants-éducateurs avaient contre toute attente décelé chez la petite frappe que jétais supposé être.
Je commençai
par dresser, une fois sorti de prison et constitué mon premier équipement
informatique personnel, une liste de personnalités françaises
quil me semblait justifié dinquiéter, dintimider.
Industriels anthropophages, propriétaires de médias aux ordres,
éditeurs et intellectuels obscurantistes, hauts fonctionnaires et hauts
magistrats corrompus, élus carriéristes et clientélistes
dépourvus du moindre courage politique, représentants du FMI,
de la Banque de France... Ce premier index ne comporte pas plus de vingt noms,
les principales crapules nationales, la racaille dirigeante, quune longue
étude froide et objective de lhistoire, de lévolution
sociale de ce pays au cours de la seconde moitié du XXe siècle
m'avait livrées.
Ma véritable cible, elle, fut plus complexe à
élaborer : elle est constituée du plus grand nombre possible de
proches de cette vingtaine de personnalités, titulaires dun accès
internet. Épouses, maîtresses, géniteurs, progéniture,
directeurs de cabinet, associés, clients... Un annuaire détaillé
sans cesse mis à jour, robotisé, et qui aujourdhui représente
une base de données lourde de plusieurs dizaines de méga-octets.
Des milliers de victimes potentielles, qui sinscrivent automatiquement,
au fil du temps, à mon newsgroup fatal.
Oui, ce sont les proches de mes ennemis que jabats.
Au trépas dun être humain, qui souffre ? Ceux qui restent.
De plus, lentourage de ces personnalités est plus vulnérable,
moins protégé. Le fils du préfet sort en boîtes,
se grise, se lâche et se vante. Son abonnement ainsi que sa messagerie
sont à son propre nom. Alors ses coordonnées électroniques,
avec un peu de chance, finissent par tomber dans ma banque de données,
comme dans celle dun vulgaire spammeur, et il nest pas impossible
quil en perde la vie, que je lenlève à laffection
ses siens, comme une quinzaine de personnes à ce jour. « Arrêts
cardiaques », « suicides », « ruptures danévrisme
», les désormais fameuses petites ruptures danévrisme
des familles. Mes crimes par correspondance, mes e-crimes, modèles de
propreté, sont si peu suspects que la presse écrite ny consacre
jamais plus de trois lignes. Pas un mot à la télévision,
ni même à la radio. En revanche, lorsquune des vingt crapules
évoquées plus haut doit se rendre à plus de trois enterrements
au cours de la même saison, cet être-là vacille et fait sa
prière, il commence à ressentir le funk qui lenvahit. Lun
deux, il y a trois ans de cela, ministre influent sous François
Mitterrand, à la fois député-maire corrompu et riche industriel
corrupteur, as du détournement daide humanitaire, abandonna brusquement
tous ses mandats et céda sa société de textile sans un
mot dexplication pour ne plus se consacrer quà la sculpture
sur bois. Javais accompli lexploit de lui supprimer sa maîtresse
puis sa femme à trente jours dintervalle. Ma plus grande réussite.
Une fois le contact établi par le biais dun de mes sites supposés « perso », une fois la convivialité correctement installée entre mon rôle et ma proie, je donne à celle-ci exactement ce quelle désire, mais de telle sorte quelle devienne peu à peu esclave, tout au moins dépendante de ce personnage que jinterprète. La fameuse cyber-dépendance, que la propre conduite de nombreux internautes leur a causée et que lon commence de soigner dans des cliniques spécialisées américaines, les net hospitals, devient plus machiavélique encore si elle est orchestrée, manigancée par un tiers, voire une organisation. Cest en partie cela que la psychotronique.
Victimes du modem.
***
Nombre dindividus
craignent la prison parce quils ne la connaissent pas, ils éprouvent
une peur de linconnu comparable à celle que suscite la mort - tout
comme autrefois le chômage. Dautres craignent la prison précisément
parce quils la connaissent. Cest mon cas, et pour cette excellente
raison, je nai jamais pris de risques inconsidérés dans
mes agissements criminels. Ainsi, lorsquune adresse électronique
intéressante aboutit sur ma base de données, cest-à-dire
le-mail dun proche de cette poignée de puissants, je ne me
précipite pas sur le réseau la bave aux lèvres en faisant
craquer mes phalanges dans lobjectif de nouer fissa des liens avec ma
cible. Je prends tout le temps quil faut pour provoquer linverse :
ma future victime prendra - ou du moins croira prendre - linitiative de
communiquer avec moi. Plus exactement avec lun des trois personnages que
je campe sur linternet. Je me contenterai dexpédier dans
sa boîte à lettres électronique un innocent mailing constitué
dune liste de sites dignes dintérêt que son fournisseur
daccès, par exemple, est supposé lui recommander. Parmi
la dizaine de sites figureront mes trois pièges : « Le
journal intime de Florian K. », « Les grands reportages
de Mordor », et « Daphnée de Massol, artiste peintre,
Montmartre ». Si lavancée de mes investigations concernant
lentourage de ma proie le permet, je pourrai à la limite, et seulement
si la première démarche naboutit pas, emprunter lidentité
électronique dun des siens pour lui suggérer avec davantage
dinfluence la visite dun des trois sites. En tout état de
cause, je devrai ne pas en faire trop. Deux discrets e-mails, sur plusieurs
mois, rien dautre. Ensuite patienter froidement, et dépouiller
avec attention les longs listings de statistiques, les rapports daudience
détaillés de mes « pages perso », jusquà
ce quun indice mavertisse quen effet, une de mes victimes
potentielles est en situation. Alors lun de mes trois personnages, dont
le site aura appâté le ou la malheureuse, sera en mesure dentrer
en contact avec elle. Si tel nest pas le cas, si ma cible ne sest
connectée sur aucun des trois sites, eh bien ma foi ! Passons, et
repassons sur le Monde Vaste Toile ! Ma banque de données est volumineuse,
elle tolère un taux considérable de déchet, déchecs.
Lennemi intérieur, imperceptible, est dans la
place.
***
On aurait pu simaginer
le misérable tâcheron que jétais depuis ladolescence,
une fois mis au point le moyen déchapper à la condition
de dominé qui lui était pourtant promise, et même de satisfaire
le moindre de ses besoins et désirs, quayant définitivement
résolu le problème de ses ressources, après avoir parfait
sa connaissance de la programmation et des réseaux informatiques et avoir
pris lhabitude, grâce à un puissant générateur
de numéros de cartes bancaires, de pirater avec discrétion et
mesure, à tour de rôle, les établissements bancaires du
monde entier, on aurait pu donc simaginer ce misérable tâcheron
se mettre à rouler en Ferrari, se payer des séjours en Floride,
des putes, des suites et des restaurants jusquà la fin de ses jours
sans demander son reste. Or jai toujours réinvesti toute ma frauduleuse
fortune, depuis les premiers milliers de dollars détournés et
acheminés sur un de mes comptes puis aussitôt retirés, dans
mon entreprise de terrorisme psychotronique. Le matériel, la mémoire,
les microprocesseurs, la maintenance, le temps, la formation, la documentation,
la collecte des données et leur interprétation. La cybernétique
un tant soit peu avancée est évidemment hors de prix, il serait
contrariant pour lélite que le peuple se lapproprie en même
temps quelle, et non quelques décennies plus tard.
Je suis un homme qui, jusquà la fin de ses jours
et quoi quil lui arrive, se trouvera incapable descamoter le souvenir,
la voix et le souffle de ses frères, de nier leur détresse, laffront
qui leur est fait, pour se décontracter tout à fait et se lâcher
dans le bien-être. Ce sont eux que je volerais et agresserais alors. Il
sagit dune indisposition à lenchantement, dune
inaptitude à men foutre plein la lampe sur la même planète,
dans le même continent, le même pays, la même ville, le même
quartier que tant de femmes et dhommes trahis, piégés, sacrifiés.
Sans doute une anomalie, une petite altération mentale, car la majorité
des êtres humains qui jouissent dune qualité de vie convenable
parviennent tout le temps avec énormément de facilité à
cet abandon-là. Cest tout le problème.
Linégalité humaine aurait dû tendre
à disparaître à mesure que lon inventait de nouvelles
machines, puis le microprocesseur, puis que lon augmentait la puissance
de ce dernier, automatisant chaque année plus de tâches, les accomplissant
chaque année plus vite. Pourtant, le progrès néleva
significativement le niveau de vie global que dune ou deux générations
dhumains, au début du XXe siècle. Très tôt,
les classes supérieures comprirent quun accroissement général
de la richesse menaçait leur rang. Si la population dans son ensemble,
en effet, bénéficiaient de conditions dexistence aussi favorables
que les leurs, la majorité des hommes que la pauvreté et la contrainte
aliènent se mettrait à sinstruire et apprendrait à
réfléchir par elle-même, elle sapercevrait alors bien
vite que la minorité privilégiée na pas la moindre
légitimité, plus la moindre autorité, et léliminerait
au lieu de persister à la servir dans la crainte, la honte, le désarroi
et le sang.
Cest ainsi que tout progrès, du roulement à
billes à la cybernétique, na jamais été en
même temps également partagé. Cest ainsi que laugmentation
du temps libre sans diminution des ressources est si âprement réfrénée
par tous les dirigeants de la droite à la gauche, depuis un siècle,
au mépris de toute cohérence. Et cest ainsi que la connaissance
demeurera, quoi quils allèguent, toujours aussi inaccessible aux
classes quils prétendent encore dominer. Si laccession à
la culture nétait guère quune question de prédisposition
et demploi du temps, comment expliquer que tous les chômeurs, inactifs
de longue durée, ne parviennent pas à sinstruire au point
dacquérir un début de conscience politique et de discerner
limposture dont ils sont victimes, autrement que par la détermination
de lélite sournoise et obscurantiste à tarifer le plus haut
possible, bien au-delà en tout cas des misérables indemnisations
de chômage, les véritables savoirs, à confisquer et camoufler
lindispensable outil intellectuel derrière des croyances burlesques,
derrière linsultante culture de masse, propagée elle gratuitement
mais formatée et bridée, à limage de ces puérils
bouffons de music-hall dans leurs panoplies de justiciers (guitare Gibson, foulard
noué au cou, imperméable sombre), interprètes au regard
ténébreux et au poing levé de play-back de débuts
de soirée si peu contestataires somme toute, derrière enfin linformation
bidonnée, scénarisée, et lHistoire révisée,
niée ?
La violence symbolique quexercent les classes sociales
favorisées, maîtrisant le langage et les codes sociaux, sur les
milieux les plus défavorisés à qui lon fait croire
quils ont les mêmes chances parce quils sont sur la même
ligne de départ est une forme subtile de la raréfaction des savoirs,
socialement légitimée par les experts, les intellectuels, les
universitaires, les chercheurs, les observateurs, les sociologues, eux-mêmes
jaloux et farouches détenteurs de ces fameux savoirs, et forcément
aux ordres de la classe dirigeante.
Comme, dans ces conditions et compte tenu de la nature hiérarchique de notre système social, ce sont inévitablement nos ennemis qui marchent à notre tête, on na en effet que trop tergiversé.
***
Il y a des zones,
des jungles, des abîmes et des enfers dans les âmes, les tribus...
et les pages web des hommes. Mon intense activité cybernétique
ma amené à intercepter sur la Toile des images de scènes
que les bouchers dabattoirs, les médecins légistes, les
scientifiques devraient seuls être amenés à endurer. Freaks,
expériences sexuelles inter-espèces et leurs fruits, rituels,
tortures, meurtres, aberrations de la nature...
En cela, en cette diffusion, aucun doute, la communication
humaine est, au terme du deuxième millénaire, en train de traverser
une incroyable révolution. Mais quelle vision, quelle valeur de la civilisation
occidentale le commun des mortels tirera de laffichage subit sur son écran
de photos de nouveau-nés ligotés et mutilés ou de petites
filles violées puis achevées dune balle (ne cherchez plus
vos enfants disparus dont les bouleversants portraits ornent indéfiniment
les portes vitrées des lieux publics) ? Pour ma part, il ne sest
agi dès le début que dune magistrale confirmation.
Dès lors, la question de la hiérarchie dans
la barbarie humaine se pose. Pour avoir dragué leur affriolante secrétaire,
des petits chefs de service seront accusés de harcèlement sexuel
et traînés devant les tribunaux, tandis que des ogres hallucinés
continueront doccuper les plus hautes fonctions de ces États autoproclamés
démocratiques et modernes. Un enfant éthiopien victime de la famine
sécroule à terre, un autre, philippin, est forcé
de travailler du matin au soir pour une poignée de riz, et un troisième,
américain ou européen celui-là, élevé aux
Corn-Flakes, au McDonalds et au Walt Disney, est tout à coup kidnappé
au cours de sa pré-adolescence, ligoté, violé, et assassiné
devant lobjectif de cocaïnomanes amateurs de ces fameux « snuff
movies », riches, puissants et ô combien respectés, qui une
fois leur massacre accompli et les traces de celui-ci effacées, resserreront
le noeud de leur cravate et regagneront leur cabinet, au siège de leur
multinationale ou à leur ministère, le coeur léger, loeil
brillant et le verbe subtil. Lon ne se refuse rien.
Oui, quelle hiérarchie appliquer à lhorreur
? La discrétion des autorités, dépassées, nous fournit
un élément de réponse, préférant taire lindicible,
préférant qualifier les témoignages de rescapés
ou de repentis dinvraisemblables et dinexploitables, alors même
que les sordides clichés de ces crimes commencent de circuler sur linternet.
Les notions dhumanité, de justice, de démocratie, déducation,
de culture, sévanouissent - ce qui est bien évidemment de
nature à légitimer mes propres agissements terroristes sur la
Toile. Les masques tombent. Est révélée la véritable
nature de lêtre humain.
On ne môtera pas de lidée quil
faut tout de même être sacrément bien assuré de son
impunité, de son immunité, de son intouchabilité pour se
lâcher comme cela, se vautrer dans de tels loisirs cannibales.
Crimes de riches.
***
Une crapule de la classe dirigeante, ça me fascine
tout le temps. Oui, je trouve ces cyniques enfoirés vraiment fascinants.
Je me demande toujours sils sont crétins au point de finir par
croire eux-mêmes complètement les fables quils vous récitent,
ou bien crétins au point de simaginer que « ça ne
va pas se voir ». Mon Dieu quelle naïveté ont les crapules
de la classe dirigeante !
«
Jai décidé de me porter candidat à lélection
au suffrage universel du prochain président de la République française.
» Bob Young, la chevelure plus que jamais teinte en noir et maquillé
comme une voiture volée, en plan serré à la télévision,
prononce sa déclaration avec un irrépressible battement de paupières,
à linstar de François Mitterrand lorsquil répondait
à une question cruciale et proférait un de ses fameux gros mensonges.
Avoir choisi lémission de variétés du samedi soir
sur la première chaîne pour annoncer sa candidature à la
présidence, entre un sketch médiocrement comique à tendance
scatophile et une version techno de Avec le temps de Léo Ferré,
illustre parfaitement la déchéance des soi-disant serviteurs de
lÉtat ! Cela ne surprend dailleurs plus personne, ni le public,
ni les commentateurs. Les émissions politiques nexistent plus à
la télévision, tout se voyait trop. Les élus en étaient
arrivés à y dénoncer eux-mêmes leur médiocrité
sans se rendre véritablement compte à quel point ils bafouaient
la notion de démocratie : « Ce que notre mouvement doit se dépêcher
de trouver afin de rassembler les électeurs, cest une idée,
un programme... » Alors, dans leur très grande fermeté dâme,
ils ont fini par se lancer dans le music-hall, le sport, ou le fait divers,
selon leurs compétences respectives, afin de continuer doccuper
le terrain sans forcément se coller un nez rouge au milieu de la figure.
Lanimateur du divertissement télévisé
ne dissimule pas son plaisir, une déclaration de candidature à
la présidence de la République dans son émission, il nétait
encore jamais allé jusque-là. Des compétitions de strip-tease
entre jeunes chômeuses à peine majeures, deux ministres en exercice
saffrontant dans un concours de gifles jusquà labandon
de lun deux, cest déjà de lhistoire ancienne.
Ce soir-là, devant Bob Young, il trépigne dexcitation sur
son fauteuil, toutes dents dehors, tendant le micro à lhomme politique
qui répond des inepties, pas même contrarié, à la
question : « Et, heu
Bob dis-moi, avec les pouffes, président
de la république, cest un bon plan ? »
Le présentateur vedette des samedis soir sur la première
chaîne se sent très à son aise, les appointements de son
sénateur-maire dinterlocuteur ne sélèvent guère
quà un dixième de ce que lui rapportent ses grimaces à
la télévision. « Non mais attends, mon petit bonhomme, qui
a le pouvoir, ici ? »
Bob Young, qui enfant se prénommait Robert, distingué
vieux routier de la politique française, doit le début de sa carrière
aux lois sur la décentralisation de 1982 et 1983, qui ont favorisé
les nouvelles baronnies locales en France, arrosées par les entreprises
de BTP et de distribution de leau. Lhomme de convictions, lennemi
autoproclamé des inégalités Bob Young naura de cesse
de se laisser corrompre afin de sassurer de faciles campagnes électorales
et un train de vie en adéquation avec le rang quil estimera être
le sien. Professeur de droit de temps en temps, ministre de la Justice dix ans,
aujourdhui sénateur-maire et cacique de la social-démocratie
néolibérale, cest avant tout un fin stratège en communication,
omniprésent, spécialiste du plan-médias perpétuel
et du signal fort qui néanmoins ne lengage jamais véritablement.
De fait, il semble jouir dune confortable popularité dans les sondages
et pourrait bien investir lÉlysée pour un quinquennat.
Or il se trouve que ses deux principaux conseillers, lun
en mairie de sa bonne ville de province, lautre au Sénat, qui ont
pris lhabitude de communiquer entre eux par linternet (sans doute,
et cest cocasse, par crainte des interceptions de leurs communications
que lusage des téléphones portables, avaient-ils entendu
dire, favorisait), sont tombés dernièrement dans ma toile. Cest
pour ainsi dire cet imbécile de Young lui-même qui me les a livrés
: la page web qui lui est consacrée sur senat.fr est tellement complète
! Les adresses électroniques de toute son équipe y figurent, et
ont ainsi rejoint, un jour, ma fameuse banque de données.
Inutile, en ce qui concerne les deux conseillers politiques
de Bob Young, dutiliser mes trois sites, ces individus nont absolument
pas le temps de naviguer sur le Web des heures durant. Je ne dispose guère
que de leur courrier électronique pour établir le contact avec
eux.
Il me suffit de créer deux boîtes à lettres
à leurs propres noms, grâce à un des nombreux sites fournisseurs
danonymat disponibles sur linternet. Une fois ouverts ces comptes
e-mail similaires aux leurs, prendre la place des deux conseillers devient un
jeu denfant. Pour me subtiliser successivement à chacun deux,
je me contente dadresser un message anodin à lun de la part
de lautre, et vice versa. Dès lors, les messages réels quils
tentent déchanger aboutissent chez moi et seulement chez moi, puisque
la plupart des internautes utilisent la fonction rapide répondre à
ce message pour joindre leurs correspondants réguliers. Seuls des utilisateurs
attentifs et confirmés noteraient lirrégularité du
header (la véritable identité du correspondant y figure à
la ligne « return-path »), bien souvent masqué par le logiciel
de messagerie, et de toute façon difficilement déchiffrable pour
lusager lambda, qui se contente dauthentifier le nom de lexpéditeur.
Ainsi, non seulement linformation, interceptée,
court-circuitée, ne circule plus que tronquée par moi entre le
Sénat et la mairie, mais encore je dispose de précieux renseignements,
de la source la plus sûre qui soit et en avant-première, au sujet
de la pré-campagne du présidentiable Bob Young et des intrigues
quil se met à manigancer au sein de son propre parti afin dempêcher
dautres candidatures plus sérieuses, moins show-business que la
sienne.
Outre les innombrables dysfonctionnements que mes agissements
provoqueront (dates et heures de rendez-vous décisifs modifiées,
discours retouchés), cest cette concurrence dans le même
camp que jexploiterai pour écarter Bob Young, en douceur et sans
effusion de sang, mais définitivement, de la course à lÉlysée.
Le second candidat socialiste présumé recevra un compte rendu
détaillé mais anonyme chaque fois que Young projettera une action
à son encontre. Il laissera le coup bas lui tomber dessus les deux premières
fois (des enquêtes « journalistiques » au sujet de sa sexualité
puis de son lointain passé anarchiste, que Bob avait commandées
et documentées), peut-être afin de vérifier mes allégations,
puis finira par négocier avec Young le retrait pur et simple de la candidature
de ce dernier, sous peine de tout dévoiler aux instances de leur parti,
lorsque je lui révélerai par le détail que léquipe
de son rival venait de sentendre avec un juge dinstruction qui sapprêtait
à limpliquer dans une histoire financière montée
de toutes pièces.
Bob Young nest pas retourné à lémission
de variétés du samedi soir pour « désannoncer
» sa candidature et sexpliquer sur son renoncement. Il a adressé
un bref communiqué à lAFP dans lequel il déclare
ne pas être en mesure de répondre à lattente des Français,
et se contente de préparer sa troisième réélection
à la mairie de sa tranquille petite ville de province.
Aucun décès dans cette affaire, mais ne sagissait-il
pas, davantage que de samuser à supprimer un homme, déviter
que les électeurs français confient une fois de trop les affaires
de la République à un bouffon pareil ?
(...)

Au
Serpent à Plumes, sous le titre "PSYCHOTRONIQUE, MODE D'EMPLOI",
parution en mars 2005